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Table ronde sur le livre électronique organisée par l’enssib
Salon du livre - 20 mars 2000
Intervention de Dominique Arot
Les risques de la métaphore
Le vocabulaire que nous employons, « livre électronique », « bibliothèque numérique » est porteur d’ambiguïté. Il renvoie à des objets connus ou à la forme nouvelle d’objets connus. Objets/supports (les e-books) dont la taille est inversement proportionnelle à la capacité. Mais on peut affirmer d’emblée que l’émergence du livre électronique remet les contenus textuels au centre de nos préoccupations, alors même que beaucoup d’initiatives des bibliothèques en matière de numérisation ont plutôt mis l’accent sur les documents iconographiques patrimoniaux, exception faite du monumental Gallica.
Les acteurs de la chaîne du livre, parmi lesquels les bibliothécaires, devant l’ampleur des bouleversements en cours, les incertitudes et l’instabilité qu’ils recèlent, peuvent être tentés de chercher plus ou moins consciemment à reconstituer des objets stables et discrets auxquels leur art, leur compétence professionnelle puissent s’appliquer. Ainsi, les bibliothécaires s’efforcent (et ils ont raison de le faire) de sélectionner et d’organiser par thèmes des sites web pertinents, de même ils peuvent être tentés, parmi de nombreuses autres motivations scientifiques et techniques, de privilégier la numérisation en mode image qui restitue la forme originale du livre.
Or, nous le savons bien, nous sommes confrontés à un continuum d’informations, jamais définitivement fixé, auquel les pratiques de sélection, de description et le désir d’exhaustivité et de conservation propres aux bibliothécaires ne peuvent qu’imparfaitement s’appliquer.
En témoigne un document de travail produit dans le cadre du « plan national de numérisation pour l’enseignement et la recherche » (PNER) qui traduit ces risques de la métaphore en termes encore plus généraux : « L’ancien système et les nouveaux moyens se superposent et certaines fonctions anciennes tendent à rabattre les nouvelles technologies sur les modèles pédagogiques ou opérationnels antérieurs. »
Parler de « livre électronique » ne doit donc pas nous conduire à ignorer la profondeur des bouleversements en cours. Peu importe au demeurant que la forme, le design et les spécifications techniques de ces e-books évoluent très rapidement. L’essentiel, c’est la transmission et la consultation rendues possibles de contenus textuels en ligne.
Il me semble que la faculté d’adaptation et la réactivité des bibliothécaires et des institutions qu’ils animent sont ici durement mises au défi.
Lors de l’apparition du livre imprimé, l’art
des bibliothécaires a dû se complexifier. La gestion, la description
et la conservation de bibliothèques de quelques centaines de manuscrits,
pour les plus importantes, étaient, somme toute, techniquement assez
simples. Il a donc fallu aux bibliothécaires, avec l’arrivée de
l’imprimerie, construire des compétences nouvelles, bibliographiques
et techniques, pour connaître une production éditoriale toujours
plus abondante et gérer des bibliothèques dont les collections
sont devenues numériquement et intellectuellement de plus en plus importantes
au fil du temps.
Mais, devant le livre électronique, le réflexe habituel des bibliothécaires,
intégrer un support de plus aux collections de la bibliothèque,
après le disque, la vidéo, le logiciel ou le cédérom,
n’est plus pertinent. Le produit initial, aussi bien pour les éditeurs
que pour les bibliothécaires, n’est plus le livre, mais une matrice numérique
qui peut être ensuite déclinée de différentes manières
? C’est là la limite - ou l’absence de limites - des métaphores
du livre et de la bibliothèque dont je parlais à l’instant.
Il faut ajouter que les bibliothèques françaises, avec des degrés d’implication et de développement plus ou moins avancés suivant leurs missions et leurs publics, sont engagées depuis plusieurs années déjà dans la mise à disposition et la constitution de ressources numériques.
Redéfinir la bibliothèque dans l’environnement numérique
Reprenons la Charte des bibliothèques adoptée par le CSB en 1991 :
Article 1
Pour exercer les droits à la formation permanente, à l’information
et à la culture reconnus par la Constitution, tout citoyen doit pouvoir,
tout au long de sa vie, accéder librement aux livres et autres sources
documentaires.
Article 4 (2ème alinéa)
[les bibliothèques] doivent rendre leurs collections accessibles par
tous les moyens appropriés, notamment par [...]le recours aux techniques
de communication à distance.
Les missions dévolues aux bibliothèques publiques (qu’elles soient municipales, départementales ou universitaires) sont de même nature, avec la même force et la même pérennité, que celles qui sont assignées et reconnues à l’école publique. Il ne s’agit pas d’une exception provisoire ou d’un partenaire dont les autres membres de la chaîne du livre pourraient imaginer faire à terme l’économie.
On peut énumérer les traits essentiels des bibliothèques publiques :
une mission de diffusion démocratique de l’information et de la culture qui suppose l’existence de catalogues largement diffusés et une offre d’une très grande variété dans laquelle les usagers peuvent choisir librement, offre qui tient compte de la variété des publics,
une mission d’ouverture intellectuelle, de découverte et de promotion de l’écrit,
une mission de mise en perspective des savoirs dans la perspective de l’encyclopédisme,
la recherche de l’accessibilité y compris à travers l’adoption de standards informatiques (description bibliographique et diffusion des textes : Z-39-50, PDF, SGML, bientôt XML), à travers la gratuité et la liberté qu’elle implique,
une mission de formation, d’initiation, de médiation et de soutien à la formation continue et à l’autodidaxie,
une mission de mémoire à travers la constitution et la conservation d’un patrimoine,
un rôle de sociabilité autour de la culture et du savoir.
Quelles que soient les évolutions technologiques, la bibliothèque publique demeure :
une institution de formation,
une institution culturelle,
une source d’informations,
un lieu de communauté et de sociabilité.
Ajoutons que l’ensemble de ses missions sont assumées de manière croissante par des bibliothèques organisées en réseaux régionaux, nationaux et internationaux.
Si l’on se risque à une comparaison, provisoire et rhétorique, je vous le concède, avec l’offre de livres électroniques, on observe que pour l’heure cette offre se caractérise par :
des catalogues encore relativement pauvres,
une absence (ou une concurrence) de standards de diffusion,
donc l’absence de catalogues collectifs et d’usages « universels »,
des dispositifs techniques dont le prix et l’incompatibilité en font des « gadgets » coûteux.
Au demeurant, et tout le monde l’a bien compris, comme dans le cas du téléphone portable, l’objectif des concepteurs de ces dispositifs techniques, ce n’est pas de vendre des appareils, mais bien de vendre des contenus, des livres numérisés.
Est-ce à dire que ces nouveaux objets ne concerneraient pas les bibliothèques et leurs publics ? Ce serait une erreur profonde si l’on examine les avantages indéniables du livre électronique :
sa manière de redonner forme au flux d’informations sur le réseau,
sa capacité, bien supérieure à celle d’un seul livre traditionnel, qui permet en outre de juxtaposer des contenus hétérogènes (livres, articles, notes personnelles, etc.),
sa lisibilité et son confort de lecture (on songe ici au public des mal-voyants, mais aussi aux pratiques de jeunes publics),
si on le compare à un ordinateur, sa maniabilité, sa « portabilité », sa compacité,
la personnalisation du rapport avec le texte (prise de notes, recherche sur des mots du texte, par exemple).
Qu’on doive s’en réjouir ou le déplorer, le livre électronique semble correspondre très exactement à deux tendances profondes dans le comportement des publics, qu’ils soient ceux des librairies ou des bibliothèques : la tendance à l’intégrale et à l’exhaustif et la tendance à l’extrait immédiatement utile. Parallèlement, deux types de demandes se font jour qu’on ne peut traiter de la même manière : la demande de culture et la demande d’information.
D’un côté, on propose au public l’intégrale de l’œuvre pour clavecin de Jean-Sébastien Bach, ou mieux même l’intégrale de l’œuvre du même Bach en 200 disques et de l’autre la seule Aria des Variations Goldberg dans une compilation d’extraits ou directement sur le web via le fameux MP3. D’un côté, tout Zola, de l’autre un article de quelques pages.
Les potentialités et la pertinence de ces
nouveaux objets mériteraient que des expériences en partenariat
soient conduites avec des bibliothèques, et c’est une proposition que
j’adresse à mes voisins à cette tribune.
On pourrait imaginer que des e-books, nouveaux « cartables de l’étudiant
», soient prêtés à des étudiants pour un trimestre.
Je rêve un instant : ils contiendraient les cours, les articles et les
ouvrages de référence nécessaires à leurs travaux.
On mettrait fin aux queues devant les photocopieurs, aux vols ou aux détériorations
des ouvrages au programme, à la dépendance excessive de l’outil-ordinateur.
On pourrait imaginer aussi que dans les bibliothèques municipales des
« nouveautés » soient achetées pour un an, prêtées
via un e-book, et au terme de cette année soient supprimées du
catalogue ou au contraire durablement intégrées au fonds de la
bibliothèque.
On voit bien aussi le parti qui pourrait être tiré d’un tel dispositif
pour des livres à péremption rapide : annuaires, livres pratiques,
manuels d’informatique.
Quel paradigme culturel et économique entre l’usage collectif et l’appropriation singulière ?
Dans cette réflexion prospective, on ne peut faire l’impasse sur ces questions.
Deux formules paraissent bien définir
ce qu’est une bibliothèque, l’une est de l’écrivain Pierre Pachet
qui parle de la bibliothèque comme « d’un espace public de solitude
», l’autre est du directeur de la BM de Lyon, Patrick Bazin, qui voit
la bibliothèque aujourd’hui comme « un espace public du savoir
». Je crois que ces deux définitions traduisent bien la double
dimension de l’appropriation de la culture et du savoir incarnée par
les bibliothèques, à la fois personnelle et collective.
En 2004, un tiers des foyers français disposera d’une connexion à
Internet, dans le même temps, l’on sait qu’une part croissante du savoir
en train de se constituer circulera exclusivement sur les réseaux. On
mesure l’enjeu d’un espace public de partage de la culture et du savoir.
Le livre imprimé traditionnel a depuis son origine été l’objet à la fois d’une régulation économique et de mise à disposition collective par l’intermédiaire des bibliothèques ou d’échanges informels.
Les dispositifs techniques que sont les livres électroniques reposent sur des logiciels « propriétaires » et n’autorisent pas le prêt d’un texte indépendamment du dispositif permettant de le lire. Mais ils permettent la prise de notes autour du texte, alors même que les règlements de toutes les bibliothèques proscrivent cet usage sur le livre imprimé traditionnel qui, une fois entré dans les collections de la bibliothèque, devient le bien de tous, devient patrimoine.
Dans ce contexte, au-delà des questions importantes de la sociabilité autour de l’écrit qui serait durement affectée par des « verrouillages » excessifs, comment parvenir enfin à un équilibre dans le cas des bibliothèques entre droit des auteurs et droit des lecteurs ?
On peut citer ici deux recommandations du Rapport
Cordier sur le livre numérique à propos du rôle des bibliothèques
: «
En forme de conclusion provisoire
Le livre électronique aura-t-il un rôle démultiplicateur dans la diffusion de l’écrit ou, par l’équation : un livre = un lecteur et un seul, en appauvrira-t-il l’usage ?
L’avenir des bibliothèques réside dans cette offre combinée entre imprimés traditionnels et ressources électroniques. Le dialogue entre partenaires, les expériences conduites et évaluées ensemble peuvent permettre de mieux définir le périmètre du service public de la lecture.